Mercredi 5 mars 2008
par zoomette
publié dans :
Zoom 1 : sujet d'études
6. Les comportements humains :
Une technique d'observation :
D'une manière générale, les émissaires des propriétaires, qui tiennent lieu de force de l'ordre, sont décrits sans tendresse. Leur aspect physique est caricaturé, surtout dans les
chapitres intercalaires, comme au chapitre 19.
Ce trait physique est perçu comme symptomatique : les shérifs sont gros et gras. Dans cette colonie affamée, la sympathie est maigre, la graisse est signe d'arrogance.
Ces descriptions outrées sont pour Steinbeck l'occasion de mettre à nu les procédés inventés par des hommes alors que tous sont pris dans l'engrenage d'un système trop puissant pour eux.
Des hommes accroupis :
Plutôt que de se livrer ouvertement à des analyses psychologiques, Steinbeck choisit de souligner comme révélatrice de l'état des âmes la posture des corps; ainsi celle des hommes
accroupis (squatting) en cercle, signe d'une prise de décision alors que les femmes restent à l'écart avec les enfants.
C'est au chapitre 5 que Steinbeck introduit la figure du cercle des hommes assis sur leurs talons à la fois perplexes et réunis pour trouver une soltuion commune. La reprise de cette figure, "les
hommes accroupis" manifeste la volonté de Steinbeck de rappeler le schéma traditionnel du fonctionnement familial auquel se conforme le groupe.
Chaque fois qu'une décision familiale importante doit être prise, la figure du cercle des hommes accroupis revient comme un symbole de la détermination du groupe à ne pas céder au désarroi
individuel : au chapitre 10, le conseil de famille se reforme en un cercle restreint dont la hiérarchie est marquée par la chronologie des apparitions.
Lorsque les hommes sont décrits dans une autre posture, c'est le signe d'un aveu de faiblesse et de découragement.
De la famine à la colère :
Vaincre la faim est le principal sujet de préoccupation et le porc hante les conversations.
Le manque de nourriture signe le dérèglement économique et social, mais il dérègle aussi les comportements, car la faim rend égoïste.
La plupart du temps, les hommes affamés oublient le devoir de solidarité devant la nécessité de se nourrir.
Lorsque Ma Joad s'indigne du prix de la viande au magasin du camp, elle met en cause l'employé qui fait le jeu des affameurs.
Pourtant Steinbeck n'induit aucun jugement de valeur, il se contente de montrer l'obligation qui es tfaite à ces hommes acculés par les différents pouvoirs de l'argent de se battre avec plus ou
moins de noblesse pour simplement assurer la survie de leur famille.
La mère est la seule qui n'oublie jamais de se préoccuper des autres. Lorsque Tom apprend à sa mère que Noah ne continue pas le voyage avec eux, sa réaction est simple : "Comment qu'il fera pour se
nourrir ?"
La première fois que nous la voyons, elle prépare le petit déjeuner de la famille Joad avant le départ. Mère nourricière, elle ne nourrit pas uniquement sa propre famille, mais rassemble autour
d'elle les enfants affamés. Ma détourne le regard pour ne pas voir le spectacle d'enfants maléfiques raclant le fond de sa marmite.
Sependant, Steinbeck manie habilement le paradoxe en montrant que si la faim affaiblit l'homme et le rend vulnérable, elle l'aiguillonne aussi et le pousse à se battre.
Le chapitre intercalaire 19 établit une sorte d'équivalence entre la faim et la combativité. Il démonte le mécanisme qui transforme les cultivateurs terriens attachés à leur sol en de vulgaires
commerçants soumis aux lois du marché.
Il est implicite pour Steinbeck que si la faim disloque (la morale, le groupe), la colère rassemble (la personne, la communauté).
A de nombreuses reprises dans l'histoire des Joads, la colère est présentée comme une valeur positive. Loin de s'incliner devant l'autorité de son mari, Ma affronte Pa et le provoque physiquement,
au moment où il faut quitter le camp de Weedpatch.
Elle avoue à Tom qu'elle a suscité la colère de Pa pour lui éviter de se morfondre, montrant ainsi qu'elle domine la situation et qu'elle adapte son comportement aux besoins de son entourage. La
colère est présentée comme un signe de vitalité nécessaire pour lutter contre l'oppression mais aussi la dépression.
Les chapitres intercalaires renforcent cette image de la colère détournée en force vitale. L'attitude des femmes, qui comptent sur la réaction des hommes et continuent à croire en eux, reste la
même d'un bout à l'autre du roman. Cette attente patiente des femmes s'exprime de manière semblable au premier et à l'avant-dernier chapitre.
La voix narrative se place à la fois à l'intérieur du groupe et à l'extérieur des personnes dont il ne dévoile pas la vie intime. Il nous donne à lire les signes visibles à l'oeil nu : échange de
regards et de postures physiques. La peur cède la place à la colère. Aucune parole n'est échangée mais le message est clair.
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