Mardi 4 mars 2008
par zoomette
publié dans :
Zoom 1 : sujet d'études
5. De la Bible au Pamphlet :
Le titre : échos bibliques :
"Nous avons enfin trouvé un titre Les raisins de la colère d'après The Battle Hymn of the Republic" (1862). Composé par Julia Ward Howe (1819-1910), ce chant
antiesclavagiste, célèbre pendant la guerre de Sécession, résume pour Steinbeck un esprit révolutionnaire américain, la vérité mise en marche.
Au dire de Steinbeck, c'est Carol, sa première femme, qui eut cette idée originale. Cela justifie la dédicace du livre "To Carol who willed it" ("A Carole, qui l'a
voulu")
"To Tom who lived it" ( "A Tom qui l'a vécu") s'adresse à Thomas Collins, gérant d'un camp modèle mis en place par la Farm Security Administration, et qui servit de modèle à Jim Rawley, le
directeur du camp de Weedpatch où la famille Joad trouve à la fois confort matériel et respect humain. C'est avec Tom Collins que Steinbeck a silloné les routes de Californie à la recherche de
documents de première main.
Pour Steinbeck, l'origine patriotique de cette expression, trouvée dans un vieux chant des plantations, élargit à la nation tout entière le destin des Joad.
Le titre de la traduction française, Les raisins de la colère, gomme le caractère archaïsant du mot wrath qui évoque immédiatement la Bible pour un lecteur anglo-saxon.
Dans la Révélation (chap. 14), le vin de la colère divine figure parmi les prophéties de l'Apocalypse : "dans la cuve de la colère de Dieu" : "into the great winepress of the wrath of God" Le mot
Wrath est associé à Dieu. Les raisins sont le symbole de la perdition.
Les grappes de raisin d'où l'on tire le vin conjuguent les notions d'Eucharistie, donc de pardon, et celles d'Apocalypse, donc de vengeance du dieu de l'Ancien Testament.
Dans le roman, le raisin conserve cette double valeur d'abondance et d'amertume.
La vision paradisiaque de la Californie restera attachée au souvenir du grand-père décédé avant d'avoir seulement vu l'ombre de son rêve se réaliser.
Les raisins qui fermentent sont aussi l'image d'une colère sourde qui s'amplifie : "Dans l'âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.
Jim Casy concentre de nombreux retours au texte même de la Bible, soutenant une critique plus ou moins implicite de la religion établie au profit d'une prise de conscience sociale et politique.
Sans dire que Jim Casy est le porte-parole de l'auteur, ce qui simplifierai son rôle à l'extrême, il est possible de voir autour de lui se focaliser les options fondamentales de Steinbeck.
Jim Casy, visionnaire :
Figure christique (J.C), Jim Casy, l'ancien prêtre, raconte sa version, à l'issue de laquelle il énonce une morale pragmatique, donc fondée sur l'expérience. Il renonce à
juger.
La morale très peu conventionnelle de Casy surprend son entourage. Ma déclare, pensive : "Ce Casy, il en arrive à penser que du moment que les gens font quéqu'chose, c'est ce qu'ils devaient
faire"
La mort du grand-père le confronte à la nécessité d'inventer une morale hors du droit chemin. Ce premier enterrement sans sépulture officielle est un premier manquement à l'observation des lois.
Casy cautionne le respect dû aux morts, quitte à désobéir à la loi civile : "On a le droit de faire ce qu'il faut qu'on fasse".
La page de garde de la Bible des Wilson servira à rédiger le petit mot d'explication placé à côté du corps du grand-père. Constellé de fautes d'orthographe, le message indique les circonstances de
sa mort, naturelle ("mort d'un cou de sand"). Ils cherchent ensuite "quequ'chose de l'Ecriture pour que ça fasse religieux".
La mère partage avec Casy cette spiritualité diffuse et c'est elle qui insicte pour qu'il vienne avec eux jusqu'en Californie.
Alter ego de Tom, fils adoptif de Ma, Jim Casy est est aussi celui qui se lance dans l'action et paie de sa vie son engagement syndical.
Après son passage en prison, lorsqu'il retrouve Tom, Jim semble avoir compris ce qu'il cherchait dans la solitude.
"C'est la misère qu'est cause de tout" Ses harangues et ses incitations à s'organiser pour lutter contre les affameurs lui valent d'être
abattu comme un chien, le crâne écrasé par un manche de pioche, au cri de "Ta gueule, sale rouge !". La sobriété de la description de ce meurtre brutal lui confère une intensité dramatique extrême.
Les dernières paroles de Jim Casy ont une tonalité christique : "Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous faites. Vous aidez à affamer des petits enfants". En anglais la formulation évoque
plus directement les derniers mots du Christ : "You fellas don't know what you're doin'. You're helpin' to starve kids".
Jim Casy, malgré sa silhouette d'imprécateur un peu fou, incarne l'homme nouveau. Sa fin tragique en dit long sur l'amertume de Steinbeck vis-à-vis des forces négatives d'une société dont la morale
est fondée sur l'argent au mépris de la valeur de l'homme.
Les versets prophétiques :
C'est surtout dans les chapitres intercalaires que Steinbeck développe les motifs forts de son roman social et protestataire. Lorsqu'il veut marquer une différence entre ces
chapitres et le récit proprement dit, Steinbeck a souvent recours au temps présent, un présent gnomique.
Au chapitre 25, l'utilisation du présent confère ainsi une portée universelle à la notion de pourrissement.
Empruntant au vocabulaire de la biologie (anlage, germe, zygote), Steinbeck décrit le processus d'union face à l'oppression comme une division cellulaire. Le passage du "je" au "nous" est ainsi
présenté comme aussi inévitable que la reproduction cellulaire de l'embryon : Car le "L'ai perdu ma terre" a changé; une cellule s'est partagée en deux et de ce partage naît la chose que vous
haïssez : "Nous avons perdu notre terre." C'est là qu'est le danger, car deux hommes ne sont pas si solitaires, si désemparés qu'un seul."
La tentation révolutionnaire :
Une véritable hystérie anticommuniste a d'ailleurs été déclenchée par ce roman et Steinbeck fut inquiété par le F.B.I.
Loin de vouloir bouleverser la société, Steinbeck répond que les noms ont été légèrement modifiés : il s'agit non pas de "The Farmer's Association" et de "The Bank of the West", mais de "Associated
Farmers" et "The Bank of America3. Le subterfuge ne trompa personne et Steinbeck reçut des menaces de mort de l'Association des Fermiers. Son livre fut censuré voire brûlé dans plusieurs
Etats.
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