L'un des charmes de ce roman tient à la verve que Steinbeck attribue à ces paysans d'une Amérique profonde.
En particulier dans les chapitres narratifs mais également dans les chapitres intercalaires construits comme des dialogues fictifs, Steinbeck accentue le réalisme, en privilégiant une langue censée
mimer le parler populaire des paysans américains dans les années trente.
Les constructions grammaticales fautives ont été corrigées en français.
Truculence du verbe :
Les métaphores animales servent souvent à décrire la sexualité un peu débridée de ces hommes restés proches de leur instinct : le jeune Al, qui a 16 ans, est "en train de courir
les filles comme un bouc en chaleur". Le grand-père reconnaît en lui "De mon temps j'étais comme toi, un foutriquet qui ne pensait qu'à courir comme un bouc en chaleur et à faire des
conneries".
A présent, le grand-père traîne sa dégaine de vieillard grotesque dans la cour de la maison désertée. Ses gestes ne connaissent plus la retenue sociale, ce que Steinbeck évoque assez crûment : "Ses
doigts furieux réussirent à déboutonner les deux seuls boutons de sa braguette qui étaient boutonnés. Et sa main oublia ce qu'elle était en train de faire. Elle plongea dans l'ouverture et se mit à
gratter complaisamment le dessous des testicules."
Débris d'une Amérique détruite :
Le romancier donne à voir des panneaux publicitaires et, avant même d'avoir entendu les vendeurs, cités en voix off sans guillemets d'introduction comme pour figurer la voix
du vendeur type, le lecteur est saisi par le vide sidéral de ces transactions sans fond et sans fin. Les marques de voiture, outre l'effet de réel qu'elles provoquent, crééent aussi une musique
typiquement américaine. Signes de la puissance industrielle de l'Amérique des années 20, ces noms de voiture égrènent les syllabes d'un rêve brillant et disparu.
Références populaires :
Ancré dans la culture populaire des années 30, le roman l'est aussi par les nombreuses références à des chansons sentimentales fredonnées sans y penser.
Steinbeck évoque une atmosphère d'époque, représentée par ces noms aussi populaires que les publicités de Coca-Cola.
Si les allusions aux chanteurs populaires étaient destinés à séduire ses lecteurs, certains emprunts à l'argot de l'époque ont necessité un mot d'explication, même pour les contemporains de
Steinbeck, puisque son éditeur a commenté d'un point d'interrogation l'expression suivante : "Isywybad ?" et Steinbeck de lui fournir une réponse dans la marge; cet agrégat de lettres reprend
l'initiale des mots suivants : "If I Tell You Will You Buy a Drink . (Get it ?)" "Si je te le dis, tu paies un coup à boire. (Pigé?)")
Ainsi, parsemé d'images et sons banals pour l'époque, le récit de Steinbeck s'inscrit davantage dans une réalité à laquelle il est important que son lecteur s'identifie. Pour le lecteur actuel, les
signes sont évidemment moins immédiats, même s'ils ne sont pas très difficiles à déchiffrer. Sous la rubrique "choses vues et entendues", leur présence même authentifie la réalité décrite par
Steinbeck.