| Juillet 2008 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||
2. Structure du roman :
Il crée un monde imaginaire d'autant plus convaincant que l'architecture de l'ensemble permet des échos et des reprises, entre les chapitres généraux et les chapitres proprement
narratifs. Fondée sur un principe de juxtaposition, cette composition donne à l'ouvrage un rythme vital de contraction et d'expansion.
La véritable invention de Steinbeck consiste à faire altérner des chapitres où se déroule une histoire, celle de la famille Joad, dans une tradition réaliste émaillée de dialogues pleins de
truculence, et des chapitres intercalaires aux styles très divers où s'esquisse en filigrane la description exacte d'une société en déroute dans on monde où le progrès fait des ravages.
Les chapitres intercalaires :
16 sur 32 chapitres : chap 1, 3, 5, 7, 9, 11, 12, 14, 15, 17, 19, 21, 23, 25, 27, 29. = une centaine de pages, soit 1/6 ème des 600 et quelques pages du roman. Ces chapitres
contribuent à donner de l'ampleur à l'ensemble. Il sont concentrés sur des aspects économiques, sociaux et humains mettent en perspective l'aventure singulière de la famille Joad et lui donnent
une portée plus grande. Les chapitres intercalaires ne sont pas destinés à être lus séparément car ils entretiennent des liens très étroits avec les chapitres relatant la saga de la famille Joad.
Ils contribuent à l'économie générale de l'oeuvre. Ils leur confère la valeur de poèmes en prose et participe à la tonalité originale de cette "symphonie dissonante".
Le récit consacré à la famille Joad est entrecoupé de chapitres panoramiques où les Joads n'apparaissent pas. Tissant le contexte économique, géographique et social dans lequel se déroulent les
aventures de la famille Joad, ces chapitres ne sont pas séparables. Ils sont tout aussi indispensables à la texture du roman.
Correspondance et dissonance :
Les chapitres intercalaires entretiennent des liens thématiques étroits avec ceux qui suivent le parcours de la famille Joad. Le premier chapitre est un peu à part : il décrit un
paysage de l'Oklahoma meurtri par la sécheresse et des hommes pétrifiés devant ce spectacle désolé.
Le chapitre 2 voit l'arrivée de Tom, le fils de la famille Joad, qui, de retour de prison, n'est au courant de rien.
Le premier chapitre véritablement intercalaire est le 3ème. La tortue relie les chapitres 3 et 4 puisqu'au chapitre suivant (le 4ème) une tortue se retrouve dans la poche de Tom Joad au moment où il rencontre l'ancien pasteur Jim Casy, qui voit dans la ténacité indomptable du petit animal une image de la volonté qui fut la sienne et qui sera celle des Joad.
Les aventures de la tortue semble prémonitoires du destin des Joads. La tortue résiste aux assauts de la fourmi rouge et à la tentative
de la camionnette pour l'écraser ; de même, les Joad ploieront sous les coups répétés de la sécheresse et de l'arrivée brutale des propriétaires armés de leurs bulldozers. Le parallélisme entre
le monde animal et le monde humain va s'accentuer et se modifier au cours du roman.
Le chapitre intercalaire 5 décrit comment les banques et les grandes compagnies finissent par chasser les fermiers de leurs terres. Des détails relient ce chapitre au précédent et au suivant ; au
chapitre 4, Tom raconte à Casy que la maison des Joad a été coupée en 2, et au chapitre intercalaire 5, un tracteur démolit une maison.
Un tel détail ténu établit un lien entre un chapitre intercalaire qui brosse des événements, des tableaux économiques et sociaux, et un chapitre qui montre leurs conséquences sur la réalité telle
que la vit en particulier la famille Joad.
Lorque le chapitre 6 nous apprend que les Joad s'apprêtent à rejoindre les immigrés filant vers la Californie, le chapitre 7 fait une présentation de la confrérie des marchands de voiture
d'occasion. Le chapitre suivant (8) prolonge le thème puisque le père, Pa, est en train de modifier la forme d'un camion, Hudson Super-Six, pour l'adapter aux besoin du déménagement. S'il n'est
pas explicité, le lien entre les 2 chapitres semble aller de soi.
Au chapitre 9, ce sont les effets personnels des migrants et les outils agricoles devenus obsolètes qui sont vendus pour une poignée de monnaie. Le chapitre 10 voit la famille Joad se défaire
avec amertume de ses objets les plus précieux. Ce qui au chapitre 9, était présenté comme une loi générale inexorable se retrouve vécu par la famille Joad au chapitre suivant.
Le chapitre 11 termine la première partie du roman en tournant la page de l'histoire des Joad sur leur terre fertile de l'Oklahoma devenus "terre vaine".
C'est la rupture de l'alternance habituelle entre chapitres narratifs et intercalaires qui souligne une nouvelle étape dans le roman, puisque le chapitre 17, intercalaire, comme le précédent,
s'ouvre sur la route 66.
Le chapitre 13 voit le départ de la famille Joad de Sallisaw à bord de la Hudson Super-Six.
Le chapitre 15 rompt pour la deuxième fois l'alternance des chapitres en présentant une scène type de la route 66 où les riches et les pauvres se croisent au poste d'essence.
Le chapitre 16 : Joad + Wilson.
Le chapitre intercalaire 17 donne une vision en surplomb du flot des migrants, qui, en voiture ou en camion, se rassemblent comme les troupeaux, à la nuit tombante autour des points d'eau.
Le chapitre 18 introduit la 3ème et dernière partie située en Californie : il peint la vie dans les "Hoovervilles" et le chapitre 20, à la suite, décrit les Joad dans leur premier camp de
misère.
Les chapitres 21 et 23 évoquent la colère qui monte quand la faim s'installe et, d'autre part, le besoin de distractions simples ressenti par tous les migrants.
Les chapitres 22 et 24 décrivent en détail la vie des Joads au camp gouvernemental de Weedpatch.
Malgré leur différence structurelle, les chapitres se relient facilement entre eux par leur thématique commune : l'histoire des Joad incarne ce qui est présenté de manière plus générique dans les
chapitres intercalaires. Certains chapitres intercalaires qui paraissent de prime abord juxtaposés sans lien sont de fait rassemblés par un style particulier qui impose une ressemblance. Le style
parlé de ces déclarations présentées comme des conversations animées renforce le lien avec les chapitres consacrés à la famille Joad , où les dialogues font partie de l'ordinaire du roman
réaliste. Cette mise en scène dramatique, qui souligne et amplifie jusqu'à l'universel le destin singulier des Joad, évoque la fonction du Choeur antique.
En effet, les chapitres intercalaires ne suivent pas la séquence temporelle des chapitres narratifs.
Le chapitre 15 s'ouvre sur ces mots : "Le printemps est merveilleux en Californie." La mention du printemps à ce stade du récit paraît curieuse vu que la chronologie du récit indique que l'action
se situe en automne. Steinbeck est très ferme dans sa réponse : les chapitres intercalaires s'inscrivent dans leur propre cycle saisonnier indépendamment du fil de la narration.
L'auteur revendique une autonomie des chapitres intercalaires limitée à leur situation temporelle.
Au chapitre 26, les Joad quittent le camp de Weedpatch. Tom, qui a tué un homme, se cache.
Le chapitre intercalaire 27 cite des affiches annoçant qu'on cherche des travailleurs pour la cueillette du coton.
Le chapitre 28 est tourné vers Tom.
Le chapitre intercalaire 29 est une vision de déluge. Il est à lire en parallèle avec le chapitre 30, qui termine le récit ainsi que le roman, sans pour autant clore l'intrigue.
L'absence de clôture narrative :
Rose de Saron accouche d'un enfant mort-né. Rencontrant un affamé dans la grange où la famille Joad fuit les pluies torrentielles, Rose de Saron et sa mère n'ont besoin que d'un
échange de regards pour prendre la décision.
Ce simple "oui" est un acquiescement à la vie : Rose de Saron sauve l'homme affamé en lui offrant son sein gonflé de lait.
Le roman se referme sur le mystère de ce sourire de Joconde. Au moment de sa rencontre avec la sorcière bigote, Rose de Saron avait mentionné un souvenir d'enfance : "Une fois à l'école, on a
donné la Nativité, le jour de Noël". La scène de la grange rejoue ce motif religieux traditionnel.
Le sourire énigmatique de Rose de Saron ne dit rien du destin de la famille Joad. L'avenir de Tom ne se laisse pas deviner.
Dans cette fin, le chapitre narratif rejoint la tonalité des chapitres intercalaires en arrêtant la ligne du récit non pas sur un point final, mais sur un point d'interrogation. Le roman se
referme sur un tableau nimbé d'une beauté classique, qui échappe au temps et à son cadre purement américain.
Malgré la dimension intemporelle de cette fin, Les raisins de la colère est un roman très américain au sens où il prend sa source dans un imaginaire de l'espace ancré dans une pensée
mythique.