7. Une odyssée familiale :
L'aventure de ce déplacement familial va transformer la distribution des rôles et des responsabilités, comme si la perte du foyer destabilisait l'ensemble. Jim Casy met involontairement l'accent
sur cette perte en voulant souligner la joie d'assister au retour de Tom chez lui après ses années de pénitencier.
Le camion, moteur de l'intrigue :
Les Joads décident de prendre la route à bord d'une Hudson Super-Six. Al est chargé de l'achat et de la vérification mécanique de l'engin qui doit subir des transformations pour
devenir une sorte de camion de déménagement.
Le camion joue également un rôle clé dans le rythme du déroulement de l'intrigue : chargé des déplacements, il justifie aussi les arrêts, prètextes à autant d'incidents qui se transforment en
épisodes de l'histoire des Joad.
La chaleur du moteur et le besoin d'essence imposent un premier arrêt, qui permet, au chapitre 13, la rencontre avec la famille Wilson, qui jouera un rôle crucial au moment de la mort du
grand-père.
Le cheminement du convoi des deux familles est interrompu par la panne du camion des Wilson. Afin de réparer le camion des Wilson, Tom propose de rester en arrière avec le pasteur et de retrouver
le reste de la famille en Californie.C'est l'occasion pour la mère de prouver sa force de caractère : elle s'oppose violemment à la séparation de la famille.
C'est ensuite une crevaison qui oblige le camion à s'arrêter sur le bord de la route où a lieu la rencontre avec l'homme qui recrute des travailleurs pour cueillir des pêches.
Plus loin sur la route, sous la chute de trombes d'eau, le moteur est noyé, la batterie à plat. Cette panne, qui interrompt le voyage, est à l'origine de la dernière étape du roman.
Les déplacements du camion et ses arrêts favorisent des rencontres ou des crises autour desquelles se soude la famille Joad, nourrissant ainsi l'un des grands thèmes structurant du roman : la
famille Joad se déplace sur la route et, chemin faisant, elle se délite et s'élargit en même temps.
Le camion sert désormais de centre à cette famille privée d'un foyer, ce qui ne va pas sans certaines modofications des configurations habituelles.
Les pères détrônés :
La structure de la famille Joad obéit à des règles traditionnelles où les hommes occupent la place de chef; le sexe, mais aussi l'âge déterminent un rang. Ainsi, les places dans
le camion de l'exode sont assignées d'après la position dans la hiérarchie familiale.
Cependant, la nature même du moyen utilisé pour déménager la famille, ce fameux camion, objet de tant de soins, induit de légers glissements qui peu à peu imposent un ordre différent.
Ainsi, ce ne sont pas les qualités morales où l'âge de Al qui lui donnent tant de responsabilités mais le fait qu'il soit le seul à s'y connaître en mécanique. La responsabilité s'est ainsi
déplacée insensiblement et le père devient un instrument au service de son fils et de la machine.
La fonction de chef autrefois remplie par les pères n'est plue mentionnée que pour mémoire, comme un fait oublié.C'est désormais le marchepied du camion qui fournit un "trône" dérisoire à ce roi
destitué.
Lorsque le camp de Weedpatch s'avère incapable de leur fournir du travail, c'est la mère qui impose brusquement la décision de partir.
"Les choses ont changé, à ce qu'il paraît, dit-il d'un ton sarcastique. Dans le temps, c'étaient les hommes qui décidaient".
Car c'est la mère qui prend le commandement de la famille Joad.
La femme pionnière :
La mère est simplement appelée "Ma" en anglais. La traduction française n'est pas très heureuse car "Man" fait plutôt penser à un homme. Peut-être aurait-il fallut garder "Ma" ou bien choisir
l'abréviation familière "M'man". Nous choisirons l'appelation Ma Joad, ou Ma tout court.
Ma Joad n'a pas de prénom. Elle apparaît d'emblée douée d'une très grande force de caractère. Le portrait physique qui est fait d'elle au chapitre 8 insiste sur la fermeté et la bonté émanant de
son visage, sa compréhension surhumaine.
Nourricière, forte, indestructible, elle fait preuve d'endurance et de ténacité.
Le personnage de Ma Joad acquiert une noblesse tragique lorsqu'elle ne dévoile pas la mort de la grand-mère de peur de compromettre le passage en Californie.
Lorsqu'elle annonce que la grand-mère est morte, la famille est impressionnée.
Plaçant le respect des morts au-dessus de celui des lois, la mère du clan s'inscrit dans la lignée de l'Antigone de Sophocle.
Mais Ma ne s'exprime pas seulement par des silences et de la retenue. Elle connaît des accès de violence physique. Pour essayer de comprendre comment on a pu obliger sa famille à partir, Tom
évoque, par une anecdocte assez savoureuse, le caractère irritable de sa mère.
De même, lorsqu'il est question que Tom et Casy quittent le groupe pour le rejoindre seulement en Californie, Ma saisit un cric et en menace son mari pour empêcher la famille de se scinder.
De nouveau à l'arrivée à Needles, elle menace le policier qui lui a manqué de respect.
Le courage physique est allié à une grande pudeur et Ma ne se laisse pas aller à exprimer ses émotions car elle se sait observée.
Mais bien qu'elle soit magnifiée, Ma Joad n'est pas idéalisée. Elle connaît la peur et la vantardise. Ainsi, lorsque Tom lui demande si elle redoute de quitter son foyer, elle ne le nie pas. A
l'arrivée au camp de Weedpatch, elle fait montre d'une fierté un peu grandiloquente.
En gardienne protectrice du foyer, elle veille sur les siens. Les habitudes communautaires du camp de Weedpatch font resurgir les réflexes des convenances de bon voisinage et l'aident à retrouver
une confiance perdue en sa dignité d'être humain : elle morigène Rose de Saron qui se plaint, surtout depuis que son mari Connie l'a abandonnée.
Ma Joad incarne la femme de la Frontière, la pionnière habituée à affronter le noir et la sauvagerie inconnue.
La mère, vue par Steinbeck, est une mère archétypale, qui, garante des valeurs ancestrales, n'a pas de doute sur la répartition des rôles entre les sexes.
Ma Joad exprime pourtant une certaine ambivalence concernant le rôle, limité qui est le sien, de pourvoir à la nourriture.
Car la mère sait bien que la famine est spirituelle aussi. Elle en a conscience puisqu'elle invite Jim Casy à faire le voyage avec eux, et le défend contre les critiques de sa famille.
La mère ne se contente pas d'assurer la subsistance quotidienne, elle porte en elle des pensées qui, même tues, anticipent sur l'avenir familial. Ainsi, la distinction qu'elle énonce entre
"vouloir et pouvoir" résume sa conception de l'hospitalité. Au père qui lui demande avant le départ s'ils pourront nourrir une bouche de plus, Ma répond fermement : "C'est pas pourrons-nous,
c'est voudrons-nous."
Ses convictions s'énoncent avec la concision de sentences.
Pour elle, les femmes sont plus proches que les hommes du flux de la vie.
Ma est aussi celle qui transmet à sa fille enceinte, Rose de Saron, l'idée de la solitude d'un destin féminin.
Puis Ma élargit le champ de sa pensée jusqu'à une réflexion pholosophique où cette solitude fondamentale devient sagesse qui, en relativisant l'importance des événements, aide à vivre.
Avant d'offrir à Rose de Saron les boucles d'oreilles qu'elle a sauvées du déménagement, la mère accomplit le geste initiatique de percer les oreilles de sa fille. Les gouttes de sang offertes à
la mère signifient que Rose de Saron n'est plus une enfant, qu'elle accède au statut de femme.
L'indestructible Rose :
Malgré un trait moins appuyé, l'auteur fait de Rose de Saron l'autre femme indestructible du roman.
Le prénom de Rose de Saron est emprunté au Cantique des Cantiques.
Rose de Saron est très vite présentée comme la maternité incarnée, nimbée d'une auréole de bonheur secret.
Son unique souci étant l'enfant qu'elle porte, tous les événements extérieurs sont interprétés comme des indices divinatoires. Ainsi la mort brutale du chien suscite-t-elle ses craintes. Du point
de vue du récit, l'incident peut ressembler à l'évocation prémonitoire de la mort de son enfant.
Avec son mari Connie
elle a des rêves assez puériles, tel que celui d'avoir "de la glace et des tas de choses", mais ce qui se dégage surtout des dialogues entre Connie et Rose, c'est l'impression d'une sensualité
adolescente exaspérée par la chaleur et l'absence d'intimité.
Lorsque Connie disparaît sans prévenir personne, la jeune épouse délaissée n'y croit pas. Elle fait montre d'une naïveté assez désarmante.
Rien dans l'attitude de la jeune femme craintive et parfois puérile ne laisse anticiper la scène finale sur laquelle se referme le roman.
C'est seulement dans les dernières pages du roman que le personnage de Rose de Saron s'épaissit et acquiert une noblesse imprévisible.
Tom, le fils prodigue :
Tom, le fils préféré, et aussi le plus fragile.
Il apparaît, par l'entremise de Jim Casy, comme le fils prodigue de la parabole.
La situation juridique de Tom Joad est connue dès les premières pages du roman.
On séjour au pénitencier de Mac Alester dans l'Oklahoma ne lui a pas laissé que de mauvais souvenirs. Plus tard, la pénurie de tabac lui fera même regretter la
prison.
Contraint par les circonstances de franchir néanmoins les limites de l'Etat, Tom représente un danger
pour la famille Joad, car il est littéralement un hors-la-loi.
Du fait de son passé chargé, il reste un peu en retrait par rapport aux événements qui touchent sa famille. Mais il est aussi celui qui supporte le moins l'humiliation.
Sa bonne volonté s'épuise au contact de l'injustice. Au moment de l'altércation avec les forces de l'ordre, il fait un croc-en-jambe au shérif adjoint, et Jim Casy propose de se substituer à lui
pour lui éviter la prison.
Il franchit la ligne décisive qui signera sa perte, lorsque, exaspéré, il ne reconnaît plus aucune autorité aux représentants de l'ordre.
Finalement, les circonstances l'entraînent, une fois encore, à tuer un homme, et c'est le meurtre de l'assassin de Casy qui le condamne à la clandestinité.
La conversion de Tom est intéressante puisque, après la mort de Casy, il se rappelle les citations bibliques de Casy : L'Ecclésiaste et le Deutéronome. Mais, de même qu'après sa retraite dans les
collines, Jim Casy avait tourné le dos à la sombre religion calviniste, de même Tom s'en remet à une vision panthéiste qui évoque "l'Ame suprême" du philosophe transcendantaliste Ralph Waldo
Emerson.
Tom promet de se fondre dans l'univers pour partager la grande âme commune à tous.
Il se voit continuer à partager la vie de sa famille d'une manière invisible et diffuse.
Certes, ce mysticisme vague ne constitue pas une solution à l'impasse dans laquelle se trouvent Tom et sa famille. L'action collective, en revanche, qui distend les limites de la famille en
s'ouvrant sur la communauté contient pour Steinbeck les germes d'un renouveau possible et souhaitable.